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"Louise Michel, figure de la transversalité"

A l'occasion du centenaire de la mort de Louise Michel, deux colloques organisés par la Mairie de Paris et l'association culturelle Actazé lui rendirent hommage. "Louise Michel, figure de la transversalité", cet événement rassembla 22 spécialistes de Louise Michel qui soulignèrent une personnalité inclassable, brillante et toujours contemporaine. Louise Michel est apparue dans toute son actualité à travers les conférences, que ce soit par l'extraordinaire influence qu'elle exerce encore sur les départements d'Études féminines américaines, où encore par la clairvoyance de son roman « La misère » (1000 pages inédites) qui annonce la crise sociale des banlieues. 

Figure légendaire du mouvement anarchiste et du mouvement ouvrier en général, Louise fait incontestablement se déplacer les foules. C'est souvent un vocabulaire relevant de celui réservé aux saintes et aux hérétiques qui lui est appliqué : quand elle n'est pas la « Bonne Louise », elle est la « Vierge rouge ». Dans le bien comme dans le mal, pour le meilleur et pour le pire, elle semble avoir exercé une réelle fascination sur ses contemporains.

Il est curieux de remarquer que cette femme, instruite et cultivée, intelligente mais qui n'avait cependant rien ni de la fadeur ni de l'onction, ni la beauté de certaines des "demi-mondaines" et autres "cocottes" qui pullulent à la veille de la Belle Époque, est entourée de nombreuses figures masculines connues, voire célèbres, dont elle a l'indéfectible amitié, jusqu'à la fin de sa vie, ou plus souvent de la leur. Normal, dira-t-on, à une époque où les femmes n'ont encore aucun droit, et où, à bien des égards, elle fait figure d'exception.

Si les photos qu'on a d'elle nous montrent une femme au visage viril et sans apprêts, comme taillé à coups de serpe avec l'âge, c'est sans doute en regardant la Liberté guidant le peuple, tableau célèbre d'Eugène Delacroix, qu'on se représente le mieux cette spartiate au corps athlétique. Et, quand elle montait à la tribune, c'est sans doute à la Pasionaria qu'elle devait ressembler.

C'est, avec George Sand, une des très rares femmes du XIXe siècle à avoir adopté le costume masculin à un moment de sa vie, fait révélateur d'une revendication féministe.

 

Généreuse, dévouée à la cause des plus démunis, c'est sans nul doute son courage qui caractérise le mieux sa personnalité. Quand elle se retrouve au tribunal sur le banc des accusés, elle s'en sert comme d'une tribune politique et en impose même à ses juges, qui en plusieurs occasions commuent ses condamnations en les atténuant.

Si son œuvre littéraire comporte peu d'écrits théoriques mais de nombreux poèmes, légendes et contes, y compris pour les enfants auxquels elle ne cessa jamais de s'intéresser, et si elle est davantage passée à la postérité pour son activisme d'inlassable militante de la "révolution Sociale", comme elle-même le disait, son nom est, paradoxalement, un des plus utilisés aux frontispices des écoles maternelles et primaires, des lycées et collèges des communes de France. Preuve s'il en est qu'elle représente bien, dans le souvenir et l'inconscient populaire, l'image de l'institutrice, de la missionnaire laïque et populaire qu'elle fut.

Pourquoi Louise Michel est-elle une des très rares femmes à être reconnue par l’Histoire de France ? Pourquoi est-elle la seule femme dont une station du métro parisien porte le nom ?

Parce qu’elle a combattu sur les barricades pour défendre la Commune de Paris en 1871, c’est vrai. Habillée en uniforme de la Garde nationale, elle a marché au combat avec le 61e bataillon de Montmartre ; elle a grimpé à l’assaut des troupes versaillaises, brandissant un drapeau ; elle a tiré à la carabine Remington, sans faiblir, sans peur aucune ; des nuits entières, elle a défendu des tranchées pilonnées par les obus de l’armée de Thiers ; elle a tenu le cimetière Montmartre parmi les derniers irréductibles, pendant la Semaine sanglante. Sa témérité impressionne.

Mais d’autres femmes ont été courageuses pendant la Commune, qui s’était levée pour la justice sociale. Ce qui a fait de Louise Michel une personnalité célébrée par Victor Hugo (il la nomme Viro Major : plus grande qu’un homme), ce qui a fait d’elle une figure acclamée par d’innombrables foules, une légende vivante, c’est d’abord et avant tout sa parole.

Sous la Commune, elle a été instigatrice. Elle a harangué les citoyennes et les citoyens des clubs, hué les lâches, poussé de la voix, galvanisé les Fédérés.

Lors de son procès par les Versaillais, elle lança cette phrase aux juges qui la condamnaient à la déportation : « Si vous n’êtes pas des lâches, tuez-moi ». Sa parole hardie, provocatrice, rapportée par toute la presse, fit d’elle l’âme de la Commune, la porte-parole du peuple opprimé, le modèle des femmes insoumises.

En Nouvelle-Calédonie, où elle purgea sa peine pendant sept ans, sa voix fit encore merveille : enseignement aux petites Caldoches, discours de rébellion aux Canaques.

Depuis le moment de son retour triomphal en France en 1880 jusqu’à sa mort, elle ne cessa de parcourir le pays, de ville en ville, psalmodiant les récits mémorables de la Commune, prophétisant l’avenir radieux de l’anarchie, l’apothéose de la Révolution qui, telle un cyclone, balayera le vieux monde et ses horreurs et transformera tout être humain en papillon… Elle est connue comme chef de file anarchiste, elle qui n’a pas lancé de bombes, mais qui a magnifié les auteurs d’attentats : « tueurs de monstres, pour que vive l’humanité ».

Polygraphe, elle a abordé tous les genres littéraires et publié poésies, chansons, romans, essais, mémoires, pièces de théâtre, nouvelles, opéra, récits pour enfants. Sa plume vive, exaltée, emphatique, expressionniste, comme sa parole enfiévrée, tourmentée, émouvante, ont la même palette de gris sombre et de rouge intense pour peindre la société « aux mâchoires d’ogresse » et la lutte épique jusqu’à une « aube splendide de délivrance »… Ce fut une femme au verbe haut.

 

Xavière Gauthier
écrivaine
maîtresse de conférences à l’université de Bordeaux III
chargée de recherches au CNRS Lyon II
présidente de l’Association internationale Louise Michel

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