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Cour d’assises de la Seine : audiences des 21 et 22 juin 1883.

Le 21 juin, Première journée du Procès

 

C’est aujourd’hui que, devant la cour d’assises de la Seine, se sont ouverts, ainsi que nous l’avions annoncé, les débats de ce procès.
Un service d’ordre des plus rigoureux avait été organisé par les soins du commandant Lunel, en prévision de l’affluence des curieux que les grandes affaires d’assises ne manquent pas d’attirer au Palais.

 

Avant onze heures, le public non seulement n’a pas pu pénétrer dans la salle d’audience, mais même la grande porte d’entrée de la place Dauphine lui a été absolument interdite. Seuls, les avocats en robe, les journalistes et les témoins ont été, à dix heures et demie environ, admis dans l’enceinte réservée et dans le prétoire.
 

Dans la grande cour du Palais, quelques groupes, dans lesquels on remarquait des orateurs des réunions publiques, se sont présentés et ont protesté contre le refus d’entrer qui leur a été opposé.
La citoyenne Gouëstre, bien connue des réunions anarchistes, où elle chante quelquefois la Marianne, pérorait au milieu d’un groupe.

 

Vers dix heures, M. Henri Rochefort est arrivé au Palais.
Peu de notabilités dans l’enceinte réservée, et derrière les fauteuils de la cour quelques magistrats seulement.

Sur la table des pièces de conviction, on remarque divers paquets; un certain nombre de fiches contenant l’adresse d’un certain nombre d’individus habitant diverses villes de France; des débris d’assiettes cassées, le revolver saisi chez Pouget, le mouchoir qui renfermait les 74 francs en pièces d’argent saisies également sur Pouget, le carnet de cet accusé, les trois limes aiguisées en forme de poignard, une presse à copier, les 600 brochures :

A l’armée !, les engins incendiaires trouvés à son domicile, et enfin le drapeau noir que portait Louise Michel pendant la manifestation, et qui est enveloppé dans du papier.
 

A onze heures dix, la cour entre en séance et décide que, vu la longueur des débats, il sera désigné deux jurés supplémentaires.
Sur l’ordre du président, un huissier de service fait l’appel des prévenus libres, au nombre de six comme on sait, et dont nous rappelons les noms Léon-Justin Thiéry, de Reims; Jacques-Adolphe Moreau; Marie-Paul-Ange Martinet et Henri Enfroy, de Troyes; Claude Gorget et la femme Bouillet, de Roanne.

 

Thiéry et Gorget ne répondent pas à l’appel de leur nom et défaut est donné contre eux.
Le président constate ensuite l’identité des autres prévenus libres, qui sont assis dans le prétoire, à côté de la barre.
Il est à remarquer que Enfroy s’est présenté, contrairement sans doute à l’attente de l’accusation, qui le représentait comme étant en fuite avec Gorget. Enfroy a même déclaré dans les couloirs du Palais qu’il n’avait jamais quitté Troyes. Il avait simplement, dit-il, changé de logement.

 

Après une suspension d’audience, pendant laquelle a eu lieu le tirage du jury de jugement, Louise Michel, Pouget et Mareuil sont introduits par les gardes.
Les accusés sont souriants, et c’est d’un pas fort allègre que Louise Michel s’avance, elle échange en passant près des gradins réservés aux journalistes une poignée de main avec les citoyens Crié, du Citoyen et la Bataille, et Pierre Giffault, de l’Intransigeant.


MM. Rochefort, Lissagaray, Meusy et les citoyens Digeon, Letailleur et Maës vont, dès qu’elle est assise, s’entretenir un instant avec elle.
La cour reprend l’audience à midi moins un quart, et le président constate l’identité des trois accusés détenus. ̃

 

Louise Michel déclare avoir quarante sept ans et exercer la profession d’institutrice.

Il est inutile de faire son portrait; il est suffisamment connu.
 

Pouget, lui, est un tout jeune homme de vingt-deux ans; physionomie fort intelligente; une fine moustache noire décore sa lèvre supérieure.
Quant à Mareuil, qui est âgé de trente ans environ, il est petit et porte toute la barbe fort longue lui aussi a l’air de ne pas manquer d’Intelligence.
Le premier est courtier en librairie, le second cordonnier.
Après la prestation de serment des jurés, lecture est donnée de l’arrêt de renvoi de la chambre des mises en accusation et de l’acte d’accusation.
Nous pouvons nous dispenser de donner ce dernier document, après l’exposé que nous avons fait dans notre numéro du 19 des charges relevées contre les accusés.

 

Toutefois, nous devons rappeler que Louise Michel, Pouget et Mareuil comparaissent sous l’inculpation commune d’instigation au pillage de pains par bande et à force ouverte.
Les autres sont inculpés de provocation au meurtre et au pillage, et de provocation à des militaires dans le but de les détourner de leurs devoirs, ou de complicité; le tout par voie de distribution de brochures.

 

Pouget est spécialement prévenu de complicité de ces délits pour avoir envoyé les brochures distribuées. De plus, il a à répondre de port d’arme prohibée et de détention sans autorisation d’engins meurtriers ou incendiaires.
Au banc de la défense sont assis Me Balandreau, défenseur d’office de Louise Michel, et Me Etienne Pierre, Lenoël Zévort et Laguerre, qui parleront respectivement en faveur de Pouget, Mareuil et de la femme Bouillet; les autres prévenus n’ont pas encore choisi d’avocat.
Trente-deux témoins ont été cités par l’accusation et six par la défense.
MM. Rochefort, rédacteur en chef de l’Intransigeant, Vaughan et Meusy, rédacteurs, figurent au
nombre de ces derniers.

Interrogatoire de Louise Michel

 

A midi et demi, l’interrogatoire commence
Le président. Avez-vous été condamnée depuis l’amnistie?
Louise Michel déclare qu’elle a été condamnée à quinze jours de prison, lors de la manifestation Blanqui, mais parce qu’on ne l’a pas laissée se défendre.


D. Vous étiez à la manifestation du 9 mars?
R. Hélas! oui, je suis toujours avec les misérables. Lors de la manifestation des Invalides, les ouvriers sans travail voulaient montrer au gouvernement qu’ils avaient besoin de pain.
Comme je croyais que la vile multitude serait balayée par le canon, j’y suis allée.
D. Vous avez poussé à la manifestation?
R. Parfaitement, bien que je sois convaincue de l’inefficacité des manifestations pacifiques.
D. Vous connaissiez Mareuil et Pouget?
R. Oui, Mareuil est un excellent garçon; quant à Pouget, il est fort intelligent, et je suis très heureuse de le voir s’occuper de choses sérieuses, par ce temps où le niveau moral est véritablement trop abaissé.
D. II était à peu près votre secrétaire, et c’est lui qui envoyait des brochures de propagande révolutionnaire ?
R. Ces brochures étaient envoyées non pas à nos adhérents, mais à des personnes curieuses de nos opinions.
D. Pouget, reconnaissez-vous que vous vous êtes livré à cette propagande ?
R. Je l’ai reconnu et je le reconnaîtrai toujours.
D. (A Louise Michel.) Passons aux faits du 9 mars. Etiez-vous d’accord avec Pouget ou avec Mareuil pour aller à l’Esplanade?
R. Avec personne, monsieur. J’y suis allée, et si j’ai pris un drapeau noir, c’est que le cri de la faim ne devait pas passer inaperçu.
D. C’est donc fortuitement que vous vous êtes trouvé. Etait-ce bien une réunion des ouvriers sans travail ? Si l’on juge la réunion d’après les constatations judiciaires auxquelles elle a donné lieu, il y avait un tiers de repris de justice.
R. Je ne pouvais demander à chacun son état civil mais si la police ne s’en était pas mêlée, il n’y aurait pas eu de trouble.
D. N’est-ce pas après la dispersion de la manifestation que vous avez songé à faire votre manifestation particulière ?
R. Je n’ai fait aucune manifestation particulière.
D. Vous avez demandé cependant un drapeau noir?
(L’huissier déploie le drapeau.)
R. Et l’on me l’a donné; mais personne ne l’avait préparé à l’avance.
D. Connaissez-vous la personne qui vous l’a remis?
R. Non; mais la connaîtrais-je, que je ne vous donnerais pas son nom.
D. Vous êtes partie de l’Esplanade portant le drapeau. Pouget et Mareuil vous tenant chacun par un bras. Quel fêtait votre but?
R. Nous voulions faire entendre le cri des ouvriers sans travail, et montrer quel était leur nombre. Le drapeau déployé était le drapeau des grèves. Je n’ai suivi aucun itinéraire choisi à l’avance. Nous avons marché au hasard.
D. Pourquoi vous êtes-vous arrêtée devant la boulangerie Bouché, rue du Four-Saint-Germain?
R. J’ai pu m’arrêter quelquefois, mais sans intentions nous étions entourés de gamins. Ils nous ont dit à un moment donné qu’on leur avait remis du pain et des sous.
D. M. Bouché affirme que cinq ou six individus ont pénétré chez lui armés de cannes, et que ce n’est que sous l’empire de menaces qu’il a laissé prendre son pain.
R. Ces individus n’étaient pas des nôtres, monsieur. Ils ne sont pas sur ces bancs c’est de la mise en scène venant de la police.
D. Vous avez été vue à la tête de la bande par M. Bouché.
R. Je ne me suis nullement occupée des boulangeries.
D. Vous avez cependant une théorie sur le pain.
R. Pour les autres, oui, mais pour moi, c’est autre chose.
Si jamais je meurs de faim, après avoir travaillé constamment pour la République, je lui jetterai ma vie à la face mais du pain, je n’en demanderai pas!
D. Quand on a voulu vous arrêter place Maubert, Vous avez dit Ne nous faites pas de mal, nous ne demandons que du pain. Cela expliquerait les faits du pillage.
R. J’ai dit On ne nous fera pas de mal. Je n’ai nullement demandé grâce.
D. Vous vous êtes cependant arrêtée devant la boulangerie Augereau aussi ?
R. Mais j’étais dans l’impossibilité de distinguer si c’était une boulangerie. Ainsi, je vois bien messieurs les jurés, mais je ne les distingue pas du tout.
D. N’avez vous pas dit Allez ?
R. J’ai pu dire Allez; mais non dans le sens que vous attachez à ce mot.
D. Chez M. Augereau, on a tout cassé ?
R. J’ai vu piller et tuer bien autrement, moi.
D. Alors, cela vous est indifférent, ce pillage ?
R. (d’une voix ferme). Oui, monsieur. Qu’importe, d’ailleurs, un peu de pain pour un jour, quand on peut mourir de faim le lendemain Je n’ai nullement encouragé l’invasion des boulangeries. Mais j’aurais agi tout autrement si j’avais pu procurer du pain à cette foule éternellement. J’aurais, dans ce cas, considéré l’abstention comme criminelle.
B. Avez-vous agité la hampe du drapeau ?
R. J’ai bien pu l’agiter pendant le parcours.
D. Vous avez ri aussi devant la boulangerie Moricet.
R. De quoi aurais-je ri ? Des malheureux qui m’entouraient et qui demandaient du travail et du pain ?
D. Vous prétendez que c’est un mouvement spontané provenant de gens mourant de faim.

Comment ont-ils donc respecté les boulangeries rencontrées sur leur passage avant celle de la rue des Canettes ?
R. Mais c’est ce qui prouve qu’il n’y avait nul complot pour le pillage dos boulangeries.
D. Mais non, c’est ce qui prouverait qu’on a obéi à un signal quand les autres boulangeries ont été envahies. Eh bien, il y a une chose déplorable. c’est que tous ces désordres ne se soient produits qu’à l’instigation de gens qui agissaient dans l’intérêt de leur popularité.
R. (Interrompant.) S’il y avait un intérêt de popularité, je me serais fait arrêter à la tribune. Non, il n’y avait aucun intérêt pour moi. Je suis allée à la manifestation parce qu’il y avait des meurt-de-faim.
D. Vous avez été protégée place Maubert par Pouget et Mareuil et vous avez pu vous sauver.
R. Mes amis ne voulaient pas que je me fisse arrêter ce jour-là. Je regrette de les avoir écoutés; une autre fois, il n’en sera pas ainsi.
P. Savez-vous si Pouget avait envoyé la brochure A l’armée ! en province?
R. Non, monsieur, lorsque les d’Orléans embauchaient contre la République, j’ai embauché, moi, pour la République. J’ai jeté le cri de détresse. Je n’ai connu l’envoi de Pouget qu’à l’instruction, mais je savais qu’il les avait reçues et qu’il les tenait de Herzig.
D. Alors, la brochure était destinée à l’embauchage pour la République ?
R. Oui, monsieur. (Rires.)
Louise Michel déclare qu’elle ignorait si Pouget s’occupait de chimie, mais que son goût pour ces études scientifiques ne l’étonne point et qu’elle ne saurait que l’encourager.
Elle revendique également comme sien le revolver trouvé sur Pouget.
M. le président. Laissons de côté ce revolver. A mon sens, il n’a aucun rôle à jouer dans la manifestation.
R Mais puisqu’on dit que la manifestation n’était pas pacifique!
D. Vous appelez manifestation pacifique une manifestation où l’on pille trois boutiques? (Hilarité.)
R. Oh monsieur, ce n’est rien, cela. J’appelle manifestations non pacifiques celles de 1871. Celles-là, oui.
M. le président (sévèrement). Vous n’avez cependant pas le droit, à vous seule, de jeter la perturbation dans une ville comme Paris. Asseyez-vous !

Les interrogatoires se sont terminés par ceux d’Enfroy, de Moreau dit Gareau, de Martinet et de la femme Bouillet, qui n’ont pu trouver place dans notre première édition et que nous résumons pour nos lecteurs de Paris.


Enfroy, bonnetier à Troyes, a été condamné trois fois, pour vol, à l’emprisonnement, et une autre fois pour coups et blessures. Il explique ainsi qu’il suit ses antécédents :
Voici pourquoi j’ai été condamné. Je suis fils naturel. J’ai été livré fort jeune au vagabondage, et c’est parce que j’étais en mauvaise compagnie que j’ai commis quelques fautes. J’ai volé quelques fruits.
Mais depuis que je suis un homme et un socialiste, j’ai appris à être honnête. On n’a rien à me reprocher : Je suis marié, j’ai deux enfants et c’est moi qui les fais vivre par mon travail de chaque jour.
Enfroy déclare qu’il ne connaissait pas Pouget et qu’il n’était pas en relations avec lui. Pouget, de son côté, déclare qu’il a envoyé des brochures à Enfroy. parce qu’il savait qu’il était socialiste, sans avoir sur lui d’autres renseignements.


Enfroy reconnaît qu’il a reçu une trentaine de brochures A l’armée ! et des journaux; il a annoncé cet envoi à Moreau, son ami, à qui, dit-il, i1 fait part de ses affaires. Il ne lui a pas remis des brochures pour les distribuer.
Moreau, typographe à Troyes nie avoir distribué des brochures aux soldats et en avoir jeté dans la caserne d’infanterie.
Martinet, bonnetier à Reims, nie également tout fait de distribution.

« J’avais, dit-il, quelques exemplaires de la brochure que Moreau m’avait donnés. Mais ma femme les a brûlés, les trouvant compromettants. »
Mme Bouillet, cabaretière à Roanne, a cinquante-deux ans, et n’a jamais été poursuivie. Elle ne connaissait pas Pouget.


D. Est ce que vous êtes anarchiste?
R. Mon Dieu monsieur, je ne connais pas ça, moi. J’ai bien assez d’occupations avec mon commerce. surtout avec les mauvais payeurs. (Rires.)
Elle reconnaît avoir reçu un colis, mais elle l’a remis, sans l’avoir ouvert, à deux individus qui sont venus le lui demander dans la soirée.


Pouget, interrogé, déclare qu’il a expédié à Mme Bouillet un colis contenant des brochures pour qu’elle les remit à un de ses amis dont il refuse de faire connaître le nom. « Mme Bouillet est absolument étrangère à tout mouvement anarchiste », dit-il en terminant.
L’Interrogatoire des accusés terminé, M. le président fait remettre à Pouget le testament qu’il a réclamé.
— Je prie les jurés, dit l’accusé, de constater que le testament qui m’avait été confié en dépôt a été ouvert. C’est une infamie de la justice.
M. le président. — Je ne puis tolérer une pareille expression. Le juge d’instruction a usé d’un droit.

Audition des témoins

M. Bouché, boulanger, rue des Canettes, raconté l’invasion de sa boutique :
Les individus qui sont entrés chez moi, le 9 mars, criaient Du pain, du travail et du plomb! Je leur al dit : Prenez le pain, mais ne cassez rien.
D. Qui était en tête de la bande?
R. Une femme vêtue de noir.
Le président (montrant Louise Michel). — La reconnaissez -vous?
H. Oh! pas du tout !
D. Les individus qui ont pénétré chez vous étaient-ils des gamins?
R. Mais non, monsieur, c’étaient des hommes raisonnables. (Hilarité.)
D. (A Louise Michel). vous disiez que c’étaient des gamins?
R. Oh tous ceux qui sont entrés dans les boutique n’étaient pas des gamins. Si on ne les retrouve plus, je sais pourquoi et je l’ai dit c’est qu’ils sont de la police. (Rires.)
Mme Augereau, boulangère, dit qu’elle a vu Louise Michel s’arrêter devant sa porte. Des individus sont entrés en criant. « Du pain ! » On a presque tout enlevé. Une assiette et deux vitres ont été cassées.
Louise Michel avait le dos tourné quand «quelques-uns de ceux qui étaient à sa suite » sont entrés dans la boutique.
— Ma fille, poursuit-elle, a entendu le mot Allez, mais elle ne sait pas si c’est Louise Michel qui l’a prononcé.
D. Devant le commissaire de police, vous avez été, je crois, plus affirmative.
R. Je ne pense pas.
Louise Michel. Je ne sais si je me suis arrêtée devant la boutique de Mme Augereau. Je n’avais aucune raison pour cela. Je n’ai pas dit le mot: Allez. Quant à la hampe du drapeau, si je l’ai agitée, c’est bien possible. Il y avait trois heures que je portais le drapeau.

M. le président (au témoin). Avez-vous vu agiter le drapeau ?
R. Je ne sais pas.
Mme Auçereau déclare que c’est contrainte et forcée qu’elle a laissé prendre le pain. Un agent a voulu protéger la boutique. Mais, devant l’attitude de la foule, il a dû se retirer. Les envahisseurs n’étaient pas exclusivement des gamins.
Mlle Rosalie Augereau, 17 ans, était dans la boutique de sa mère; elle a vu la bande s’arrêter, et Louise Michel frapper la terre avec sa hampe ; elle a entendu le mot « Allez », mais ne sait pas si c’est Louise Michel qui l’a poussé. Quand la boulangerie a été envahie, elle n’a plus rien vu, tant elle était émue.


Louise Michel. La mère n’a vu que mon dos. Mademoiselle prétend qu’elle m’a vue m’arrêter. Au milieu des cris qu’on poussait, il est impossible qu’elle ait pu faire une constatation sérieuse… Vraiment, je ne puis cependant pas discuter cela. Je parle devant des hommes sérieux. Je ne ris pas et je ne joue pas. (Rires).
Le président (au témoin). Votre déclaration est conforme à celle que vous avez faite à l’instruction.

M. Morlcet, boulanger, boulevard Saint-Germain, est descendu du premier étage au moment de l’invasion de sa boutique. Sa femme était seule au comptoir, ses petites filles s’étant sauvées.
Un individu bien vêtu s’est approché de moi, poursuit M. Moricet, et m’a dit « Ne leur dites rien; laissez-les faire. » Cela m’a rassuré. (Rires.)
Le président. Connaissez-vous cet-individu?
R. Nullement.
Le président.– Combien étaient-ils, les envahisseurs?
R. Quatre-vingts environ, et, parmi eux, il y avait, des hommes très bien. (Mouvements.)
D. Y avait-il des gamins?
R. Quelques-uns, mais aussi des hommes très raisonnables. (Rires) Des assiettes ont été cassées.
Louise Michel proteste qu’elle n’a pas donné le signal de l’invasion, pas plus cette fois que les autres « Accusez-moi de tout ce que vous voulez; de toute espèce de délit contre le gouvernement mais cette accusation-là, s’écrie-t-elle, je la repousse absolument. »
Me Etienne Pierre fait observer que les messieurs très bien mis n’avaient pas à recevoir d’ordres de Louise Michel. Ils ont donc obéi à des impulsions personnelles.
Mme Moricet était à son comptoir elle a vu la bande s’arrêter, ayant Louise Michel à sa tête.


Louise Michel a posé son drapeau à terre et s’est mise à rire eu regardant la boulangerie, qui, a été aussitôt envahie.
Louise Michel proteste énergiquement contre la déposition du témoin.
Le témoin reconnaît avoir d’abord donné quelques morceaux de pain aux envahisseurs, mais parce que leur attitude l’avait effrayée. Il y avait des jeunes gens de seize à dix-huit ans, « mais qui n’étaient pas dans une tenue d’ouvriers. »


Me Lenoël-Zévort demande au président d’ordonner, en vertu de son pouvoir discrétionnaire, la citation de M. Chaussedat, peintre, qui déposera que Louise Michel ne s’est pas arrêtée devant la boulangerie Moricet, et qu’elle était à plus de cent mètres en avant lorsque cette boutique a été envahie.
M. l’avocat général Quesnay de Beaurepaire réclame, à son tour, l’audition des demoiselles Moricet.
M. le président déclare qu’il sera fait droit à ces demandes.
M. Carnat, officier de paix, dit que Louise Michel, quand il s’est avancé, place Maubért, pour l’arrêter, s’est écriée « Ne me faites pas de mal! ». II n’a pas entendu qu’elle ait ajouté « Nous demandons du pain ! ».
Pouget l’a traité de « lâche » et de « canaille ».
Quant à Mareuil, il n’a rien dit.
Sur l’interpellation de Pouget, le témoin dit qu’il n’a pas remarqué qu’en tête de la bande il y eût des hommes armés.

Louise Michel proteste qu’elle n’a pas dit : Ne me faites pas de mal, mais bien : On ne nous fera pas de mal.
Le témoin, répondant à une question d’un des avocats, déclare qu’il a entendu dire vaguement qu’il y avait deux femmes dans la bande. Lui n’en a vu qu’une, Louise Michel.
Me Pierre. La défense n’en retient pas moins le fait.
Louise Michel, se levant vivement. Je prie la défense de me laisser plutôt accuser que d’indiquer personne. (Mouvements.)
L’agent de police Ghénier confirme sur divers points la déposition de M. Carnat,
D. Mareuil criait-il ?
R. Oui Vive la révolution ! « A bas la police !.
Me Lenoël-Zévort le témoin a été entendu quatre fois, et c’est la première fois qu’il mentionne ce cri.
Mareuil proteste qu’il ne criait pas.
M. le président. Il est certain que le témoin vous accuse aujourd’hui pour la première fois. Messieurs les jurés apprécieront.
Blanc, gardien de la paix au 6e arrondissement :


Le 9 mars dernier, un gardien est venu prévenir l’officier de paix qu’on pillait une boulangerie rue des Canettes. Nous nous sommes mis à la poursuite de la bande et nous l’avons atteinte place Maubert. M. l’officier de paix a arrêté Louise Michel qui lui a dit « Ne nous faites pas de mal, nous ne demandons que du pain! ».

Pouget a traité M. l’officier de paix de lâche et de canaille. Mareuil criait: « A bas la police à bas le Vidocq ! Vive la révolution sociale! » Les assaillants avaient des cannes plombées, des revolvers et des couteaux.


Louise Michel.– Je n’ai jamais dit « Ne nous faites pas de mal », mais seulement « On ne nous fera pas de mal ». Tous ces messieurs étaient dans le plus grand trouble.
D. (à Louise Michel).– Il n’y avait que. vous de sang-froid ?
R. Nous en avons tant vu! Je proteste pour l’honneur de la révolution
Gaudillière, gardien de la paix au 6° arrondissement.

D. Louise Michel a-t elle prononcé quelque parole place Maubert ?
R. Elle a dit « Surtout ne nous faites pas de mal, nous ne demandons que du pain ».
Louise Michel. — Troisième variation ! Les précédents témoins ne me faisaient pas dire « surtout ». M. le président. Eh bien, vous ferez plaider que tous n’avez pas dit « surtout ».
Louise Michel. J’ai bien le droit de relever les variations des témoins. Je ne me suis jamais prosternée devant personne. Je n’ai jamais demandé grâce. Vous pouvez dire tout ce que vous voudrez, vous pouvez nous condamner, mais je ne veux pas que vous nous déshonoriez.


Le cocher de fiacre Grandeau dépose :

Le 9 mars, je stationnais place Maubert, quand tout à coup j’entends un grand bruit en même temps la foule arrive un individu ouvre ma voiture, jette Louise Michel dedans et s’empare de ma voiture malgré ma résistance. Je l’ai retrouvée sur le pont Marie.
Me Lenoël- Zévort. Le témoin a-t-il dit à l’agent Blanc qu’on lui avait donné cent sous ?
R. Non, monsieur.


Le témoin Blanc, rappelé :
J’ai trouvé le cocher le soir de la manifestation, je lui ai demandé s’il avait été rétribué et il m’a répondu qu’il avait reçu 5 francs.
Le témoin Grandeau. Je maintiens n’avoir rien reçu.
Louise Michel. — Je constate une fois de plus que ces messieurs déposent dans le plus grand trouble.


Femme Mondo, maîtresse d’hôtel, rue de Bretagne, 31
Pouget loge chez moi. Il est sorti le 9 mars au matin et il n’est pas rentré de la nuit. Quelqu’un s’est présenté pour le demander vers six heures; c’était un grand jeune homme blond. Il m’apportait un petit mot de la part de M. Pouget pour prendre quelques ouvrages qui étaient dans sa chambre. Je ne l’ai pas laissé entrer parce que je ne reconnaissais pas l’écriture de M. Pouget.
D (A Pouget). — Pourquoi aviez vous envoyé ce billet ? ̃
Pouget. — Parce que les gens de la police font toujours main basse sur tout ce qu’ils trouvent.
M. le président. — Je ne puis, laisser passer cette assertion. Tous les objets saisis font l’objet d’un inventaire spécial et sont restitués à leurs propriétaires après les débats. Pas de ces insinuations !
Girard, chef du laboratoire municipal à la préfecture de police.

 

J’ai analysé un grand nombre de liquides, saisis chez Pouget et contenus d’ans des fioles. La plupart sont des mélanges de sulfure, de carbone, de phosphore et de pétrole léger. Le mélange connu sous le nom de feu fénian en chimie, est extrêmement dangereux.
Sur la demande de l’accusé Pouget, M. l’expert procède avec le contenu de deux fioles à une expérience. Il verse quelques gouttes de liquide sur du papier; au bout de quelques instants le feu brille et une épaisse fumée s’en dégage avec une odeur d’ail très prononcée.
L’accusé fait observer que le bois ne brûlerait pas aussi facilement. L’expérience renouvelée avec un autre flacon donne les mêmes résultats.
L’expert reprend sa déposition et constate qu’il a trouvé encore un grand nombre de matières dangereuses.
M. le président à l’accusé Pouget. — Pourquoi aviez-vous ces matières chez vous?
L’accusé. — Elles sont chez tous les chimistes ?
M. le président, — Oui, mais vous n’êtes pas chimiste et l’on trouve chez vous, en même temps que les matières incendiaires, les petites brochures contenant l’instruction pour s’en servir. Le jury appréciera s’il y a là détention de matières incendiaires.

L’audience est levée à cinq heures trois quarts.

Audience du 22 juin.

L’audience s’est ouverte à onze heures et demie.
Me Pierre proteste contre l’arrestation du prévenu Moreau, dit Gareau, qui a été effectuée à la sortie de l’audience d’hier, par M. Clément, commissaire aux délégations judiciaires.
Moreau, dit-il, a été arrêté parce qu’il a été condamné le 22 décembre 1882 à deux ans de prison par le tribunal correctionnel de Poitiers. Or, le jugement a été rendu par défaut. Je prie M. le président de faire apporter les scellés concernant Moreau, et l’on y trouvera divers certificats établissant que le prévenu ne pouvait pas se trouver à Poitiers au moment où les faits qui lui sont reprochés se seraient passés.
M. le président. — Les scellés seront apportés si M. l’avocat général n’y voit aucun inconvénient.
M. l’avocat général Quesnay de Beaurepaire. — Me Pierre proteste contre le Code d’instruction criminelle. C’est moi qui ai fait arrêter Moreau, un mandat d’arrêt ayant été décerné contre lui par M. le juge d’instruction de Poitiers, comme c’était mon devoir. Il a été condamné pour escroquerie et port illégal de la médaille militaire. Me Pierre n’a pas la prétention de faire juger par la cour d’assises un délit dont le tribunal de Poitiers est compétemment saisi.
M. le président. L’incident est clos.
Louise Michel protesté contre l’exclusion dont les parents des accusés ont été, dit-elle, l’objet à l’audience d’hier.
On avait cependant affirmé que le public serait admis sans carte, ajoute-t-elle.
Me Lenoël-Zevort, s’associant à cette protestation, déclare que si la porte d’entrée de la salle d’audience est ouverte au public, il n’en est pas de même de la porte extérieure du Palais, qui est rigoureusement consignée, à ce point que des plaideurs ont été hier dans l’impossibilité de se rendre dans diverses chambres civiles où ils avalent affaire dans ces conditions, on ne peut pas dire que les débats soient véritablement publics.
Me Laguerre. — Monsieur le président, vous avez le droit de faire respecter la publicité des débats. Or, c’est un public spécial qui pénètre dans la salle d’audience. Je fais appel à votre équité pour faire cesser cet état de choses.
M. le président. – On. a pris, dans cette affaire, les mesures d’ordre d’usage. Vous tirerez de la situation actuelle tels avantages que vous jugerez bon dans l’intérêt de la défense.
Pouget demande que M. Girard soit rappelé. Il conteste diverses assertions de l’expert et demande que les scellés apposés sur les fioles soient représentés. Je prétends, dit-il, non seulement que les expertises ont été faites à vue de nez, mais même qu’on a changé le liquide contenu dans certaines fioles.
Suit une discussion chimique entre Pouget et l’expert. Mais il est procédé à une expérience qui établit que les observations de l’accusé ne sont pas fondées.
La clôture de l’incident est prononcée.
Moreau se lève et demande l’apport des pièces réclamées déjà par Me Pierre. Il proteste avec force contre son arrestation.
M. l’avocat général. — Vous réclamerez les pièces au parquet de Troyes.
Messieurs les jurés, je puis ajouter à ce que je vous ai déjà dit que Moreau est aussi sous le coup d’un mandat décerné par le juge d’instruction de Troyes, sous la prévention de vol.
L’incident est clos.
L’audition des témoins continue.
Mlle Marie Moricet, entendue en vertu du pouvoir discrétionnaire du président, déclare qu’elle connaissait Louise Michel pour avoir vu sa photographie. C’est elle qui l’a montrée à sa mère.Elle a parfaitement remarqué qu’elle a posé à terre la hampe du drapeau et s’est mise à rire.
Louise Michel. — Je ne puis pas répondre à là déposition de cette enfant. J’ai répondu hier à Mme Moricet, qui tremblait comme la feuille. Je répondrai au réquisitoire. C’est une déposition apprise par cœur.
Il y aurait vingt petites Moricet, que toutes répéteraient la même chose.
M. le président « (à Louise Michel). Vous n’avez pas de questions à adresser à Mlle Moricet?
R. Oh! non, monsieur. Je serais honteuse de discuter ce témoignage. Je répondrai au réquisitoire:
Mlle Berthe Moricet confirme la déposition de sa sœur.
Louise Michel. — C’est honteux, ces dépositions d’enfants devant des hommes sérieux
M. Emile Chaussedat, peintre, entendu comme les deux précédents témoins en vertu du pouvoir discrétionnaire du président, déclare, sur l’interpellation de la défense, qu’il travaillait boulevard Saint Germain chez un horloger, au Cadran-Bleu, qu’il a vu Louise Michel portant son drapeau noir et suivie d’une soixantaine de personnes. Plus loin, derrière elle, à cent mètres environ, il y avait une masse d’un millier de manifestants. Il s’est avancé et a vu devant la boulangerie Moricet un certain nombre de personnes auxquelles le boulanger et sa femme jetaient du pain. Louise Michel ne s’ tait pas arrêtée.
M. le président (à Louise Michel). –Vous n’avez plus de questions à adresser au témoin?
Louise Michel. J’ai à remercier le témoin de rendre hommage à la vérité.

Le témoin Geiser, employé aux messageries de l’Est, dépose qu’il a reçu les colis déposés par Pouget sous le faux nom de Martin.
M. le président. — Deux contenaient des brochures A Armée ! II est ̃possible d’en conclure que les autres renfermaient les mêmes objets.
Pouget. — Si vous procédez par induction, monsieur le président, vous irez loin!

Mme Martin est la veuve de ce Martin, un fort de la halle, dont Pouget a emprunté le nom.
Mon mari, mon fils et moi, dit-elle, nous avons été incarcérés, puis relâchés. Mais l’émotion de Martin a été telle, qu’il est mort peu de temps après.
Pouget. — On a fait entendre le témoin pour impressionner le jury. Mais vraiment, M. Martin n’a pas pu mourir parce qu’il a été amené devant le commissaire. D’ailleurs, si j’ai pris son nom, c’est un pur hasard. Je voulais expédier des colis en province sous un faux nom. Si j’avais choisi un nom, c’eût été celui d’un commerçant connu a la halle et non celui d’un fort de la halle
Le témoin. — Mon mari n’en est pas moins mort et il ne m’en reste pas moins six enfants à élever.
Le président. — Tout le monde ici. madame, respecte votre malheur; vous pouvez vous retirer.

Les témoins entendus ensuite sont des militaires des garnisons de Reims, Troyes et Roanne, qui déposent sur les faits de distribution des brochures A l’Armée !
Henri Yvon, soldat au 132e d’infanterie, à Reims, déclare que le 10 mars, c’est-à-dire au lendemain
de la manifestation du 9 mars, un individu lui a remis « pour lire le soir » une brochure qu’il a lue, dans la chambrée, et qu’il a ensuite portée à son colonel.
Le facteur de ville Lacoste, da Reims, à livré, le matin du 10 mars, un colis postal à la femme de Thiéry, et dans l’après-midi un second colis à Thiéry lui- même.
Le caporal Rouchery, du 132e d’infanterie, a reçu, le 11 au soir, en rentrant à la caserne, une brochure. « Tenez, lui a dit l’inconnu qui la lui a remise, tenez, militaire, si vous voulez lire, prenez-moi ça. »
Il a donné la brochure au lieutenant de sa compagnie, après l’avoir lue à haute voix dans la chambrée.
Le soldat Martinaut, du 37e de ligne, à Troyes, en faction au poste de police de la caserne le 11 mars, a aperçu derrière le corps de garde une douzaine de brochures qu’il a signalées à un de ses camarades. Celui-ci les a prises et portées au sergent de garde.
Enfroy. –A l’instruction, le témoin a dit qu’un curé avait passé plusieurs fois devant la caserne; il pourrait parfaitement se faire que ce fût lui qui ait jeté les brochures dans le quartier.
M. le président. – Ah! oui, le curé?
Enfroy. — Sans doute; les curés, dernièrement, en on fait bien d’autres à Troyes
Le sergent Biot confirme la déposition de Martinaut; mais il parle de deux paquets de brochures. « On en a trouvé, dit-il, jusque dans les égouts. »
Enfroy. — On jetait les papiers dans les égouts! La distribution n’était donc guère dangereuse!
Le soldat Layen évalue à cinquante le nombre des brochures trouvées.
Moreau. — Voilà bien des contradictions !
Louis Devillard, casernier à la caserne d’infanterie, à Troyes, a trouvé « des papiers » le 11 au matin, au pied du mur de la caserne, près de son logement, à l’intérieur.
J’ai vu, dit-il, que c’était contraire à la discipline et j’ai averti le sergent de garde. Il a fait des recherches, et, derrière le poste, il a trouvé un certain nombre de brochures dans un caniveau.
D. Combien en aviez-vous trouvé personnellement?
R. Trois.
L’adjudant Belloc, du 37e d’infanterie, à Troyes, a été prévenu le 11 au matin, par un soldat de garde, que. quelques brochures avaient été trouvées dans un ruisseau de la cour du quartier. Il y en avait une trentaine. Il les a fait détruire, sauf une, qui a été remise au colonel.
Moreau. — Peut-on jeter des brochures dans la caserne sans être vu du factionnaire?
L’adjudant. Certainement, lorsqu’il fait demi-tour, par exemple.
M. le président. — Et puis, c’était pendant la nuit.
Moreau. — En tout cas, s’il y a eu des brochures distribuées, ce n’est pas par moi. Un curé est passé trois fois devant la grille; ce ne peut être que lui qui a jeté les brochures. (Hilarité.) ̃


L’audience est suspendue a une heure.

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