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Interview de Louise Michel par Mermiex pour le journal Le Gaulois

Le Citoyen publiait la lettre suivante : le 22 janvier 1881

Citoyen rédacteur,

Puisque le froid et la faim se chargent d’amnistier à leur manière les citoyens qui reviennent de la déportation ou du bagne, ayant souffert dix ans pour la République.
Puisque les vieillards et les jeunes filles ne trouvent d’autre refuge contre la misère que la mort.
N’y aurait-il pas moyen, pour toutes ces misères, d’organiser d’immenses conférences publiques dans des salles de spectacle offertes, pour quelques heures, dans les journées du dimanche, par des directeurs bienveillants (puisque, vous le savez, la location des salles absorbe le prix de l’entrée).
La première pour les amnistiés.

Louise Michel
P. S. Je tiens à la disposition des journaux de la réaction (toujours au bénéfice des
amnistiés) :

1° Quelques feuilles de vers bondieusards, écrits dans mon jeune âge;

2° Une demi-heure d’interrogatoire chez moi (à condition toutefois que ledit interrogatoire sera écrit, devant moi, en double, -ils sont trop habiles pour nous) :
La feuille, 20 francs
L’interrogatoire, 20 francs.
De quoi me diffamer pondant huit jours. Qu’importe ! Rira bien qui rira le dernier.
L. M.

Immédiatement, nous avons détaché auprès de Mlle Michel le jeune Mermeix, muni d’une jolie pièce de soixante francs et des instructions suivantes :
– Obtenir de Mlle Michel DEUX demi-heures, dans le cas où la première ne suffirait pas, et une simple feuille de vers bondieusards.
Mermeix est allé, a déposé son offrande et est revenu avec la conversation et les vers qu’on va lire.

Voici le reçu que lui a délivré son interlocutrice :
24 janvier 1881.
Reçu de monsieur Mermeix, rédacteur du Gaulois, la somme de soixante francs, prix d’une conversation, et d’une pièce de vers, au bénéfice des amnistiés.
Louise Michel.

Nous ne regrettons pas nos soixante francs. D’abord, il nous plaît de penser que nous serons utiles à quelques-uns de ces pauvres diables d’amnistiés, dont leurs amis ne s’occupent plus guère, maintenant qu’ils ne peuvent plus servir de prétexte à manifestation.
Ensuite, Mlle Michel nous séduit. Elle se démène avec une vraie énergie. C’est un mâle.
Et, parbleu du moment où tant d’hommes sont des femmes, quand, par hasard, on trouve une femme qui est un homme, cela fait plaisir.
J-C

C’est à La Chapelle, tout en haut du faubourg Poissonnière, rue du Polonceau, quartier de la Goutte-d’Or.
Louise Michel occupe un petit logement au quatrième. Elle habite avec sa mère.

La pièce où nous entrons est une salle à manger grande comme la main, garnie de meubles simples, proprement entretenus. Un poêle en faïence, un buffet et une table en noyer, des chaises quelconques. Près de la fenêtre, la mère de Louise Michel, une vigoureuse paysanne, raccommode des bas, courbée sur son ouvrage, les pieds sur une chaufferette. Louise est assise près de la table. Devant elle, une écritoire est ouvert. Beaucoup de papiers épars.


L’entretien commence.

Citoyenne, j’ai vu dans un journal l’offre que vous faites à la presse de quelques pièces de vers et d’interrogatoires à 20 francs la pièce, au bénéfice de la caisse des amnisties. Je m’empresse de profiter de votre invitation collective, qui me procure le plaisir de vous voir et la satisfaction de concourir à une œuvre philanthropique.


La citoyenne nous explique qu’elle a a imaginé ce moyen de vendre des conversations, parce qu’elle ne peut plus faire de conférences. Sa mère est malade et ne veut plus rester seule le soir.
Louise Michel nous fait ensuite des conditions. Elle-même écrira ses réponses et nous livrera un texte que nous n’aurons pas le droit de modifier. Accepté.
Ce qui suit est du Louise Michel, pur de tout alliage. Nous avons mis seulement un peu d’ordre dans le dialogue et, de quelques passages, complété le texte avec nos propres souvenirs.

- Depuis quand faites-vous de la politique ?

J’ai commencé à faire de la politique, c’est-à-dire de la révolution, quand, en apprenant à lire dans l’histoire des Gracques, j’ai vu, en tête d’un livre fait pour les enfants, l’image de Tibérius assassiné à la tribune.Mais, depuis ce jour jusqu’à votre entrée dans les combats de la politique, il s’est passé beaucoup d’années.

- Vous avez été institutrice, heureuse, dans une vie calme n’en avez-vous pas quelque regret ?

Je n’ai jamais de regret d’aucune chose du passé, parce que l’horizon change à chaque progrès que fait l’intelligence, et, plus celle-ci s’agrandit, plus l’idéal est grand.Passons à des objets plus actuels.

- Approuvez -vous ou désapprouvez-vous la campagne menée contre les hommes les plus dévoués et les plus éminents de l’intransigeance, par la Révolution sociale, votre journal ?

Je signe mes articles dans tous les journaux où j’écris, et laisse aux autres à expliquer les leurs. Pour moi personnellement, je dis à chacun ne que je pense de ses opinions.

- Et sur le fond des doctrines de la Révolution sociale, que pensez-vous ?

Je suis anarchiste. Et je conseille aujourd’hui l’abstention. A mon avis, le vote n’a plus d’autre utilité que de faire naître des groupements sociaux. Mais nos amis n’ont rien à faire au gouvernement tel qu’il existe. Ils n’y arriveraient en majorité que si la révolution était faite.

- Comment croyez-vous qu’arrivera la révolution ?
Elle résultera d’un écroulement causé par quelque épouvantable crime comme Sedan. Je ne veux pas que nos amis empêchent cette catastrophe. Leurs voix isolées pourraient arrêter beaucoup de mal et retarder la chute de la vieille société.


- Vous êtes donc systématiquement anarchiste ?
Les querelles des écoles ne sont rien pour moi. Chacune de ces écoles me parait fournir une des étapes par lesquelles va passer la société socialisme, communisme, anarchie. Le socialisme, auquel nous touchons réalisera et humanisera la justice. Le communisme perfectionnera cet état nouveau qui aura son expression dernière dans l’anarchie.
Dans l’anarchie, chaque être aura atteint son développement complet. Peut-être des sens nouveaux seront-ils trouvés.
L’homme ayant atteint sa plénitude, n’ayant plus ni faim, ni froid, ni aucune des misères présentes, sera bon. Alors plus de code, plus de gendarmes. Plus de gouvernement l’anarchie. Tout ce que nous voyons de cette ère est poésie, sublime rayonnement de justice.

- Ce sera l’idéal réalisé ?
Non, car de ces sommets on en apercevra d’autres. Les forces de l’humanité se tourneront vers les sciences, et renverseront les obstacles qui s’opposent à la conquête de la nature.

- Nous vous avons souvent entendu prêcher l’émeute et la révolution sanglante.
Point. J’ai dit seulement qu’il ne fallait pas craindre de tuer un homme pour en conserver cent.

- Vous approuvez la théorie du régicide de Félix Pyat ?
Absolument. C’est le système que les nihilistes emploient.

- On vous a prêté un aphorisme déjà fameux, qui visait évidemment M. Gambetta : Quand les cochons sont gras, on les tue ?
Jamais je n’ai dit de semblables grossièretés. Les amis de M. Gambetta 1’insultent en le comparant à un animal. Je ne veux pas qu’on tue les porcs, et pour cela je ne les laisserai pas engraisser.

- Causons philosophie. Vous êtes matérialiste et athée ?
Oui, parce que j’ai reconnu que de l’idée de Dieu et des récompenses éternelles dérivaient toutes les tyrannies.

- Mais vous avez été catholique ?
Oui, car j’ai de la poésie. J’admirais les martyrs du cirque et les conspirateurs des Catacombes. A tel point qu’enfant j’eusse pris avec plaisir la cornette des sœurs de charité.

Ici, la mère de Louise intervint pour dire « Ah! pourquoi t’ai-je empêchée de le faire ? »


Notre interlocutrice continua.

Devenue matérialiste, mais toujours fanatique, car je suis une fanatique, je me suis dévouée à la cause des opprimés comme je l’eusse fait, en mon âge de foi, à Dieu. Aujourd’hui, je suis encore avec les martyrs du cirque.
Voyez, continua-t-elle, la révolution sociale et le matérialisme sont liées, comme l’est l’idée de Dieu avec les tyrannies de la vieille société. Un monde nouveau émerge. Il est encore à sa période héroïque. Il a ses poètes, ses bardes, ses martyrs. Ainsi il arrive à chaque rénovation de l’humanité.

- Le mal et le bien n’ont donc pour vous aucune sanction ultérieure ?
Aucune autre que les austères jouissances de la conscience.

Louise Michel nous en avait bien dit pour quarante francs. Les dernières secondes de la seconde demi-heure battaient leur tic-toc. Nous nous en allâmes en pensant à la vieille mère de cette mystique, qui aurait voulu voir sa fille religieuse.

Le Gaulois 25 janvier 1881

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